
Pourquoi avoir choisi une carrière dans le V-cinéma ?
Dans la situation particulière du cinéma au Japon, le V-cinéma, tout comme le pinku, représente le bas du panier de l‘industrie cinématographique japonaise avec des films à petit budget réalisés dans des temps très courts. De façon regrettable ou non, c’est une des seules portes d’entrée dans le milieu pour un jeune réalisateur. Mais c’est aussi un défi pour ces derniers qui doivent rivaliser de talent pour pouvoir faire des films. C’est un milieu, le V-cinéma tout comme le pinku, où les compagnies de cinéma viennent pêcher les nouveaux talents. Les jeunes réalisateurs s’y livrent donc à une compétition très féroce. Mais les d’opportunités y sont nombreuses car les contraintes y sont nettement moins élevées que dans le cas du cinéma classique où les budgets sont trop grands pour pouvoir prendre des risques et où le public est trop restreint pour certains sujets. C’est pour cela que j’ai choisi de travailler dans ce milieu.
Pour vous, que représente ou signifie le V-cinéma ?
Pour ma part, je commence toujours par me poser la question de qu’est-ce qu’exactement le V-cinéma. Qu’est-ce que le V-cinéma, en tant que catégorie, signifie pour les gens ? Car ce n’est pas la télévision, ce n’est pas le cinéma classique. Surtout, pourquoi le public aime ces films.
Quand on y pense, il faut bien voir que le V-cinéma est assez libre de nombreuses contraintes de diffusion, de budget et même de censure. De ce fait ces films peuvent être très provocants ou érotiques. Ils ne sont pas diffusés à la télévision ou dans les cinémas. Les gens regardent les films de V-cinéma chez eux, et cela fait que le lien avec ce public est très particulier. C’est à cela que je pense lorsque je réalise un film.
Les films que je réalise dispose toujours d’un budget très faible et cela se ressent naturellement sur la qualité ou le choix des acteurs, et l’aspect artistique est forcément très limité. Le temps de tournage est également très court, il est donc impossible de se déplacer beaucoup. En fait, tout est limité, vous souffrez toujours d’un manque de quelque chose ! Mais pour cette raison, c’est un défi pour les jeunes réalisateurs qui doivent réfléchir à ce qu’ils peuvent faire de mieux avec autant de limites. D’où une tendance à dépeindre le côté sombre de la nature humaine. La télévision et le cinéma classique parlent d’amour, de morale et de ce genre de choses mais la nature humaine n’est pas uniquement cela. L’être humain peut-être également très sombre, brutal et puéril. Dans le cadre du V-cinéma, vu en tant que divertissement, j’aime décrire cet aspect.
Je suis conscient du fait que beaucoup de jeunes sont fatigués du cinéma hollywoodien qui ne parlent que de morale au sens commun, d’amour, etc. Ces jeunes n’ont pas de sympathie pour ces thèmes et je veux leur dire qu’il existe quelqu’un qui pense comme eux et qui essaye d’exprimer les mêmes choses. C’est la façon dont j’essaye de communiquer avec ces jeunes.
Le public que vous viser est donc un public jeune ?
Ma cible principale sont les adolescents japonais entre 14 et 17 ans. C’est un âge où ils s’opposent à la société, se rebellent contre ce que les parents ou les professeurs leurs disent de faire. Ils sont remplis d’énergie et d’esprit rebelle mais ils n’y a pas d’échappatoire pour eux.
J’aime parler des adolescents dont beaucoup ne sont pas doués pour le sport, les études et ne sont pas populaires auprès des filles. Beaucoup d’entre eux deviennent des otaku (mot signifiant foyer, forme extrême de cocooning caractérisée par un fort repli sur soi et un investissement personnel dans des activités très individualistes - Ndlr.) ou des fanatiques d’idoru (de l’anglais idol. Jeunes filles posant en bikini dans les magazines pour hommes et parfois chanteuses ou actrices - Ndlr.). La société et l’opinion générale les condamnent et leurs disent qu ‘ils doivent être heureux, penser positivement et se changer eux-mêmes. Mais ils ont trop de choses au fond d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent pas exprimer. Je ressens que peut-être je peux les guérir de cette violence qu’ils ont en eux. Je pense cela car j’étais moi-même un peu comme eux. Non pas que je ressente de la sympathie pour eux ni que je sois quelqu’un de froid incapable d’empathie, mais il se produit quelque fois intérieurement des choses comme de voir une jolie fille et de vouloir la violer ou d’être en colère contre quelqu’un et de vouloir le tuer. Mais dans la réalité vous ne pouvez pas le faire et vous ne le faite pas de toute façon. Je veux juste montrer à ces jeunes ce qu’ils sont véritablement et leur dire qu’ils ne sont pas seuls. C’est comme si c’était ma mission !
Vous essayer donc de faire passer un message par vos films ?
Je suis pour ma part plus intéressé par la littérature mais les jeunes d’aujourd’hui ne lisent plus de livres. Ils sont plus familiers avec les manga, la vidéo ou les anime. En dépit des faibles budgets, j’aime proposer, présenter une opinion acérée sur le monde, une philosophie tranchante. C’est une chose à laquelle ne peuvent parvenir les productions à gros budget.
Evidemment je suis très influencé par les films hollywoodiens comme ceux de Spielberg ou Star Wars et cela constitue une sorte d’introduction au cinéma en général, mais quand on pense à la situation plutôt tragique des réalisateurs japonais contemporains, cela n’a aucun sens de vouloir employer les mêmes méthodes qu’à Hollywood. On ne songe même pas à faire un film comme Star Wars ici. Hors de ce contexte particulier de fabrication de films à la façon Hollywood, et cela se produit certainement dans d’autres pays comme la France, des réalisateurs revendiquent d’autres idéaux comme Gaspard Noé par exemple. Mais quoi qu’on en dise, l’image auprès du grand public d’un film reste celle d’un film hollywoodien. J’essaie de changer cela en tentant de créer une autre forme de divertissement, d’intérêt pour les gens tout en conservant le côté purement divertissant. C’est pour cela que je ne fais pas des films spécialement très personnels, ou sur mes passions privées. Je veux avant tout que mon public s’amuse avec mes films. Mais avec un nouveau standard de divertissement, un fun original que j’essaie de suggérer à ce public.
Pourquoi être devenu réalisateur et non pas écrivain ?
Quand on y réfléchit, écrire offre une incroyable liberté, bien plus que pour tout autre média. Vous êtes libéré des contraintes budgétaires et vous pouvez créer votre propre monde juste en écrivant. Mais en particulier pour la violence et l’érotisme, le cinéma est le média le plus puissant. Il a un impact bien plus important que les livres.
Pour décrire un carnage vous pouvez certainement y parvenir avec pleins de détails si vous êtes un écrivain doué mais avec le film vous pouvez finalement montrer plus que ce que vous ne pouviez même pas imaginer. Et cela peut être interprété de manières très différentes selon chacun. Ca peut être vu comme quelque chose de dégoûtant ou de divertissant. Mais surtout, le cinéma apporte une forme de réalisme. Que ce soit un meurtre ou un viol, autant que cela reste de la fiction, et c’est effectivement le cas, l’acte se produit néanmoins quelque part, sur l’écran dans ce cas. C’est ce que je veux créer et montrer aux gens.
Vous croyez donc à un pouvoir des films ?
Les films peuvent capter une forme de réalité, devenir réalistes. Lorsque je réalise un film je pousse les actrices dans des situations qu’elles répugnent, jusqu’à un point où elles veulent tout arrêter, au point où elles ne désirent plus que quitter le tournage. Parfois, pour les scènes de viol par exemple, on en arrive à des situations proches de la réalité. Par exemple, j’ai emmené une actrice dans une montagne où il faisait froid et je l’ai fait se déshabiller. En faisant cela vous parvenez à la réalité, il ne s’agit plus d’interprétation. Ce sont de véritables émotions, une vraie peur que vous pouvez alors capturer. C’est à ce moment que vous mesurez le pouvoir terrible du cinéma.
Après le tournage, certaines actrices vont dire : je ne jouerai plus jamais dans un de vos films, d’autres vont me remercier ou une autre s’est retirée du cinéma après un film. Mais pour faire un film intéressant vous devez tout pousser jusqu’aux dernières limites. Car les adolescents sont fatigués, dégoûtés des mensonges. Ils repèrent ce qui est faux et je ne veux pas faire ce genre de chose. A mon avis, il n’y a pas d’autres moyens que le V-cinéma pour exprimer certaines choses. Les autres médias japonais sont faits avec trop de règles et d’interdits. Le V-cinéma est tout simplement le meilleur support pour moi, c’est ma raison d’être, le sens de ma vie.
Quel type de réalisateur êtes-vous sur un plateau de tournage ?
S’il y a une chose que je déteste entendre, c’est que l’on me dise comment je dois faire ou comment les choses sont supposées être faites. Je déteste particulièrement quand ces remarques viennent de l’équipe de tournage. Cela arrive même dans le V-cinéma. Dans ce cas je dis que c’est moi qui suis en train de faire un film et qu’il faut laisser derrière soit toutes ces conventions, d’essayer ma façon de faire.
Pour ce qui est du pinku, il existe déjà un style très établi, un certain formalisme auquel je ne pouvais pas échapper. Mais mon plus grand désir est de faire du V-cinéma, car je veux faire des films à ma façon. Je ne m’intéresse pas à des questions techniques telles que l’éclairage, la position des caméras, … Pour moi cela n’a pas de véritable importance. Pour aller plus loin, je dirai que quelle que soit la beauté d’un plan ou d’une scène, si cette dernière ne capture pas ce qui se déroule réellement, alors sa signification est nulle.
Pourquoi alors avoir finalement décidé de faire un pinku ?
Il y a une raison importante pour laquelle je me suis tourné vers le pinku. Le V-cinéma est sur le déclin, de moins en moins de films sont réalisés et j’en suis arrivé à un point où il était impossible de réaliser un film. Les gens commencent alors à vous dire que vos films sont intéressants mais qu’ils ne se vendent pas et qu’il faut revenir à des choses plus conventionnelles, sûres et génériques. Cela même dans le cadre du V-cinéma. Je ne pouvais pas m’y résoudre. Je me suis donc dit que je ne filmerai pas pendant un moment mais mon envie de réaliser des films était trop forte.
Lorsque j’étais étudiant en cinéma, j’étais très impressionné par la beauté des films en soit. Sur grand écran le film prend une réalité propre, c’est magnifique. Ce facteur est à prendre en compte en tant que réalisateur. Vous pouvez faire quelque chose de différent dans ces conditions, avec du 35mm au lieu de la vidéo. Ces pensées me sont revenues et j’ai eu très envie de réaliser un film en 35mm. Mais comme je l’ai déjà dit, le pinku a une longue histoire derrière lui et il m’était impossible de faire exactement ce que je voulais. C’est surtout la compagnie qui décide pour vous. Il y a donc une certaine frustration mais c’est également un vrai plaisir quand vous parvenez à réaliser une scène comme vous la vouliez et de se dire « C’est ça ! J’ai réussi ». Je pense que c’est pour cela que j’ai pu tourner dans ces conditions et réaliser un pinku.
Qui a fait le choix de Maria Yumeno comme actrice principale de votre dernier film ?
J’ai choisi moi-même Maria Yumeno. En fait, c’est Katsuya Matsumuda le réalisateur de la série des All Night Long qui me l’a présentée.
Est-ce que Maria Yumeno est populaire ? (Pas vraiment, mais elle apparaît dans IKU et est célèbre comme actrice porno notamment en raison de la taille de sa poitrine – Ndlr.)
Quelles sont vos principales influences ?
J’adore Sasori (Female Convict Scorpion avec Kaji Meiko - Ndlr) ! Shunya Ito (le réalisateur de la série – Ndlr.) est le réalisateur japonais que je respecte le plus. Il a même vu mes films et m’a écrit quelques commentaires à propos de ces derniers !
Sinon, les réalisateurs qui ont eu la plus forte influence sur moi sont John Carpenter, Paul Verhoeven, Sam Raimi et David Cronenberg. Pour mon nouveau film j’ai voulu lui donner une ambiance à la Cronenberg, avec notamment une utilisation particulière des couleurs, mais la compagnie a dit qu’il en était hors de question !
Quand j’étais plus jeune je regardais quelques films comme ceux de la Troma mais je visionne beaucoup plus de films maintenant que je suis devenu réalisateur qu’étant jeune.
Pouvez vous nous parler de Dead a Go ! Go ! Ce film est peut-être moins violent mais son sujet, le suicide, est plus sensible.
En 1999, à cette époque, plus de 30 000 personnes se sont suicidées au Japon. Ce qui est plus que les accidents de la route par exemple. Ce chiffre a attiré mon attention et j’ai commencé à lire des choses sur le sujet, à faire un peu de recherches. Quand vous lisez les journaux vous pouvez voir les faits et les chiffres mais pas les raisons, les émotions qui sont derrière cela. J’ai ressenti que c’était ma mission de montrer ces émotions.
Je me suis demandé ce qu’est le suicide et j ‘en suis arrivé à la conclusion que c’est en fait de décider de se tuer soi-même plutôt qu’une autre personne. Certains pensent que le suicide est un crime mais je pense que certaines personnes ne peuvent pas faire autrement que de se tuer elles-mêmes. J’en suis donc venu à me poser une autre question, pourquoi certaines personnes tuent des gens ou se tuent elles-mêmes ? Ma conclusion est dans le dernier dialogue du film lorsque la lycéenne est sur le point de se suicider. Elle déclare : « je ne vais pas me tuer, c’est vous que je tue » avant de se trancher la gorge et que le film ne finisse. C’est donc simplement une question de savoir qui on tue, qui choisit-on de tuer quand on est poussé dans ses derniers retranchements.
Je ne peux pas simplement dire comme un professeur « ne vous suicidez pas ». On ne peut pas fuir l’idée qu’il s’agit d’un meurtre. Je pense que certaines personnes, quelque en sont les raisons, doivent tout simplement le faire. C’est quelque chose que la télévision ne peut pas dire. Seul le V-cinéma le peut.
Quel était votre but avec un film aussi incroyablement violent et extrême que Virgin Hell 1999 ?
Pour ce film, le scénario passe au second plan, le but principal était de choquer les gens, de les rendre malades. Je voulais faire vivre aux spectateurs une expérience dramatique, les pousser vers leurs dernières limites, au point où ils ne puissent plus supporter la vision. D’où cette situation d’une lycéenne dont la vie quotidienne n’est qu’une suite de tragédies, et qui est un contexte avec lequel tout le monde est familier. Je voulais que les gens pensent ensuite qu’ils auraient préféré ne pas avoir vu ce film. J’ai voulu proposer une nouvelle forme de divertissement comme par exemple celle de payer pour monter dans une horrible montagne russe. Les gens paient 2 euros pour louer la vidéo et se sentent mal à l’aise pendant plusieurs jours. Cela peut être divertissant ! C’était l’idée de base du film.
Ce type de films n’est généralement pas considéré comme un divertissement conventionnel. Il n’entre pas dans l’idée du loisir traditionnel mais pourtant il peut en avoir la valeur. C’est ce que je trouve intéressant avec le V-cinéma.
Après avoir sorti ce film, j’ai reçu beaucoup de réactions négatives comme de la colère ou de l’incompréhension, mais c’est exactement ce que je voulais. Je me suis donc dit que j’avais réussi ! Pour moi c’est un film dont le but est de commettre un viol du spectateur.
Fait Divers Horrible est tourné comme un faux documentaire. Aviez-vous dans l’idée de faire un snuff movie ?
L’idée originelle était de faire un faux documentaire et comme je suis très intéressé par les snuff movies, j’aimerai d’ailleurs faire un snuff movie à gros budget dans le futur, j’ai voulu savoir ce que je pouvais faire en format vidéo. Vous n’êtes peut-être pas très habitués à cela en Europe mais au Japon nous avons ce mode de censure (les mosaïques, utilisées initialement pour cacher les organes sexuels dans les films pornos – Ndlr.) qui est utilisé partout. A la télévision, ces mosaïques sont utilisées pour cacher les visages en plus de modifier les voix. En utilisant ce procédé, les images diffusées deviennent plus réalistes. C’est assez paradoxal car le fait de censurer est opposé à l’idée de film, d’images mais les mosaïques rendent les choses plus crédibles et réalistes. Je voulais parodier cela et créer une confusion. Pour les scènes les plus brutales, j’ai utilisé un décompte pour prévenir les spectateurs comme l’a fait plus tard Gaspard Noé dans son film Seul Contre Tous.
Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Je pense que les jeunes réalisateurs japonais contemporains, en dépit des faibles budgets, réalisent des films passionnants. Porter attention à ce qui se passe au Japon !
Sinon, les producteurs japonais restent assez conservateurs donc je suis intéressé par rencontrer des producteurs étrangers qui me donneraient ma chance. Je suis prêt à aller n’importe où !
J’aimerai aussi que plus de femmes regardent mes films.
Interview made on January 29th, 2003 at Shinjuku, Tokyo by Stéphane Perrin (www.cho-yaba.com) and Junko Sasaki. First published in Trash Times n.12 (www.trash-times.com).
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